Le mauvais oeil.

J’ai fait récemment quelques recherches sur un moyen de me faire désenvoûter (et alors ?) Je suis tombée sur un site qui propose un désenvoûtement gratuit, pour lutter contre le “mauvais oeil”.

LE MAUVAIS OEIL.

Pourquoi “oeil” et pas “pied”… ou tiens, “mauvaise rotule” ? Non, l’expression qui pourrait définir ma schkoumoune-intemporelle parle d’un “oeil”… Selon ce site de sorcellerie obscure, j’en aurais tous les symptômes (malchance récurrente, fatigue, santé fragile…)

“L’expression mauvais œil porte bien son nom : c’est le regard malveillant et chargé d’énergie néfaste qu’une personne peut vous jeter dans le but de vous nuire, ou simplement de vous déstabiliser.” 

J’aimerais bien trouver mon ennemi. Je lui ferais un câlin et d’un coup, d’un seul, tout irait mieux. Cette omniprésence des yeux dans ma vie commence à me turlupiner. Je ne parle pas des beaux yeux verts du joli garçon de l’autre jour, je ne parle pas de la symbolique de l’oeil omniscient qui m’a toujours intéressée, je ne parle pas des lunettes que je perds et que je casse régulièrement et encore moins de quelqu’un qui aurait pu me faire de l’oeil…

Non. C’est autour des problèmes oculaires qu’il se trame quelque chose.

D’abord, en 2013, j’ai eu une élève qui avait un oeil de verre dans ma classe. Son faux oeil coulait très souvent et il fallait nettoyer ses sécrétions avec du sérum physiologique et une compresse. C’était un peu dégoûtant et je manquais de tourner de l’oeil en effleurant son oeil … J’ai délégué cette mission à mon ATSEM qui la gérait très bien.

En 2016, j’ai eu un élève qui avait un oeil de verre dans ma classe. Oui, encore un. Avouez que c’est une drôle de coïncidence quand même. Le directeur de l’école me l’avait vendu en me disant “ne t’inquiète pas, la seule chose qui peut arriver, c’est que la prothèse tombe… mais ce n’est jamais arrivé depuis 4 ans qu’il est à l’école. Et au pire, il faudra juste ramasser son oeil et le mettre dans un petit sac congélation et fermer la paupière de l’oeil vide”….

“juste”….

Moi, courageuse comme pas deux. Moi qui tombe dans les pommes quand des élèves perdent des dents. Moi qui ai du mal à désinfecter un truc qui saignote à peine. Moi qui suis obligée de changer de pièce quand un élève s’est pété le doigt car je manque de m’évanouir. Moi qui ne pouvais pas caresser mon feu chat Orsonne quelque mois avant sa mort car je ne sentais que les os sous sa peau et je me sentais mal. Moi qui m’étale dans la cuisine d’amis quand ils me racontent l’accident dont ont été victimes leurs enfants…

Cette Agathe là, dégonflée et froussarde, risquait de devoir ramasser un oeil de verre….

J’ai acquiescé devant mon directeur, en tremblant un peu des gambettes de devoir assumer telle responsabilité. J’ai espéré bien fort que jamais cela n’arrive. Mais 3 semaines plus tard, alors qu’on faisait des maths en classe, j’indiquais gaiement à mes élèves de “cacher” leurs yeux puis au “top”, de les ouvrir et noter le plus rapidement le nombre qui était représenté au tableau sur leur ardoise. Alors que je m’appliquais à placer des jetons en constellations bien symétriques, j’entendis un bruit sourd qui a fait “poc”. Des choses tombent souvent dans une classe. Surtout en CP et notamment dans une classe qui bougeait comme celle que j’avais l’an dernier. Sur le coup, je ne réagis pas mais trois secondes plus tard, n-a-qu-un-oeil (je ne l’appellerai jamais “le borgne” car c’est comme ça que j’appelle Jean-Marie Le Pen et mon élève, lui, je l’aimais bien et “n-a-qu-oeil” est un pirate d’une histoire assez sympa) a hurlé “mon oeiiiiiiiiiil” à travers la classe, exactement sur le même ton et avec la même intensité que… ben…. quelqu’un qui aurait perdu un oeil.

Je me souviens avoir senti mon coeur passer de ma cage thoracique à mon cerveau, en passant par ma culotte et mes rotules avant de retourner à sa place, prêt à exploser, le tout en moins de 1 demie seconde. J’ai dit à l’enfant de le ramasser, comme si je lui avais dit de ramasser sa gomme et j’ai couru demander à ma collègue voisine de surveiller ma classe car c’était une urgence. Elle ne se bougeait pas les fesses et rechignait à l’idée de se mettre dans l’encadrement de notre porte commune. Je n’ai pas été très sympa avec elle. Je tremblais comme une feuille, j’ai pris l’enfant par la main, celle dans laquelle il ne tenait pas l’oeil. J’y sentais son coeur battre, et le mien aussi. Ça faisait un concert de percussions un peu moite et tremblant. Je lui caressais la paume en disant “ne t’inquiète pas, ça va aller”, en évitant soigneusement de regarder une seule fois l’enfant. Il ne décrochait pas un mot. Je l’ai livré au directeur : “tiens, c’est ***, il a perdu sa prothèse, voilà, je retourne en classe, je te le laisse.” et je suis remontée en classe en courant. Arrivée là-haut, j’ai remercié vaguement ma collègue, j’ai dit à mes élèves que tout allait bien et je me suis sentie partir. Je suis allée à la fenêtre, j’ai quitté mon pull et j’ai bravement rassuré la classe, en disant que j’avais seulement couru donc je ne me sentais pas très bien et j’ai lutté pour reprendre mes esprits. Je n’allais quand même pas tourner de l’oeil pour un oeil de verre qui avait roulé.

Cet épisode fait beaucoup rire mes collègues et tous m’ont demandé si j’avais regardé dans la paupière vide. Je n’ai pas besoin d’expliquer pourquoi je ne l’ai pas fait, vous l’aurez compris.

Au mois de juin l’année dernière, avec la même classe, en classe verte, un de mes petits caïds (adorable mais avec tellement d’énergie que je le soupçonne d’être tombé dans la marmite de café à sa naissance) s’est tapé la tête contre la tyrolienne. Enfin la tête, l’arcade sourcilière. J’ai vu du sang sortir de ses yeux. J’ai donc tourné la tête, mon ami-animateur qui était avec moi et qui est aussi infirmier, me dit qu’il allait s’en occuper. Totale confiance pour lui, j’abandonne le caïd à ses grands bras. N-a-qu-un-oeil s’est mis à pleurer, paniquer, trembler. Lui n’avait pas tourné le regard quand le caïd a pissé le sang (vous m’direz, il ne peut pas) (mon dieu, je vais brûler en enfer), il avait tout vu. Il a eu peur. Il a cru que le caïd perdait aussi un oeil.

Une fois le calme revenu dans le groupe, je suis allée m’occupée du blessé car il fallait l’emmener aux urgences. Ça pissait le sang, et son oeil en était rempli. Ce n’était pas grave mais bien gore. J’allais tourner de l’oeil. Mon super secouriste m’a dit de sortir, qu’il gérait le truc et que si je ne me sentais pas de l’accompagner aux urgences, il allait le faire. Ni une ni deux, j’ai porté mes couilles (celle que je sors vraiment pour les grandes occasions) et je suis montée à l’arrière de la voiture avec le caïd. Le directeur de la classe verte m’a donné une compresse et m’a demandé d’éponger la plaie quand elle coulait. J’ai regardé le gamin et lui ai dit “t’es vachement plus courageux que la maitresse, toi, hein ? si ça coule, je te le dis et tu éponges…” A l’hôpital, ma mission numéro 1 était de faire diversion pour que le gamin (qui passe son temps à faire le clown normalement) rigole de nouveau et surtout pour que je ne pense pas au moment où j’allais devoir voir le médecin avec lui et où il allait être recousu. (Je déteste ça. Quand j’ai eu des points de suture sur le ventre, je grognai dans ma douche en fermait les yeux pour savonner les cicatrices le plus vite possible. Je me souviens avoir hésité à demander à ma mère de me doucher. J’avais 27 ans.) Sauf que le moment fatidique arriva et qu’une fois dans la pièce avec le médecin, celui-ci m’a dit “Faut que vous vous asseyez Madame, vous êtes toute pâle”. Je ne pouvais pas tenir là dedans, j’ai regardé le gamin et je lui ai dit “T’es rugbyman, t’es courageux ? Plus courageux que moi ?” et il a répondu de son sourire édenté de CP : “Ah ben ça, c’est pas difficile Maitresse”,  bien évidemment. “Bon, ben, je te laisse avec le médecin, je suis sûre que tu vas te débrouiller comme un chef, tu me raconteras en sortant, courage.” lui ai-je dit. Il s’est effectivement débrouillé comme un chef, sans un pleur. Il était super content d’avoir pris du “gaz hilarant” et a raconté à tout le monde que j’avais eu peur du docteur.

Après tous ces moments de lâchetés pour ne pas tourner de l’oeil… maintenant, c’est à moi d’avoir des yeux tout pourris. Alors pas de sang, pas de prothèse mais une allergie dont on ne trouve pas la cause et qui me fait les yeux rouges, qui brûlent et qui grattent.. et qui coulent. Depuis 6 mois. Mascara interdit et les paupières collées envers et contre-tout. Glamour à souhait. Putain de karma.

Les remèdes contre le mauvais oeil  :

  • avoir une amulette avec l’oeil d’Horus
  • avoir une amulette avec un pentacle (je vais me la fabriquer, ça me fera réviser ma géométrie)
  • avoir une amulette avec une main faisant la figue (je ne comprends pas, j’essaye avec mes doigts mais vraiment, je ne saisis pas la figue)
  • suspendre de l’ail, du citron et du trèfle (je ne sais pas où mais vu que la poisse me poursuit, je suis tentée de dire autour du cou)

Ouvrez les yeux, si vous voyez passer cela…

Illustration – Júlia Sardà

 

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